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Chroniques d’une enseignante du secondaire déployée au primaire

Image par kalhh de Pixabay

Jennifer Floymon

Enseignante au secondaire


14 juin 2020. Dimanche soir. Demain, une nouvelle semaine. Mais pas la moindre : demain commence la dernière semaine en présence élèves de l’année scolaire 2019-2020. Vous vous en doutez, parce que vous le vivez vous aussi : cette fin d’année scolaire est bien différente des précédentes.

Mise en contexte

Je suis une enseignante du secondaire, en classes d’adaptation scolaire. L’an passé, après avoir travaillé trois ans à temps plein, j’ai aussi terminé un microprogramme en enseignement de l’anglais langue seconde. Grâce à cet accomplissement, j’ai pu obtenir ce dont tous les enseignants précaires rêvent : un poste. J’ai donc, pendant un an, marché dans les souliers d’une enseignante d’anglais au primaire, ou ce qu’on appelle une spécialiste. Ce fut la plus longue marche de ma vie; définitivement, être spécialiste au primaire, ce n’est pas pour moi! Ce n’était ni l’enseignement de l’anglais le problème ni le primaire; je crois plutôt qu’il s’agit de l’ensemble des composantes de la tâche. Bref. Après cette difficile année, je suis joyeusement retournée enseigner au secondaire, en adaptation scolaire comme je le faisais avant. Après une première moitié d’année satisfaisante et tellement valorisante sur le plan professionnel, surprise ! Le coronavirus frappe le monde. Le Québec est mis sur pause pendant près de deux mois. Comme vous, j’ai découvert l’enseignement à distance, avec son lot de défis, mais aussi de réussites.

Puis, on a annoncé la réouverture des écoles primaires, du moins hors Montréal. J’étais un peu déçue que mes grands ados ne reviennent pas en classe, mais j’étais contente de retrouver mon milieu de travail et mes collègues. Nous avons établi un plan de match plus précis et plus efficace afin d’aider nos élèves en difficulté. Et puis, encore une fois, surprise… ! J’ai été réaffectée au primaire. Je suis donc, du jour au lendemain, devenue titulaire d’une classe de 6e année. Tout d’un coup, je devais m’approprier une nouvelle école, un nouveau niveau, et ce, en plus des nombreuses règles et nouvelles mesures à respecter dans ce contexte de pandémie mondiale. On me donnait deux jours pour me préparer. Officiellement, personne ne prenait ma place à distance auprès de mes élèves du secondaire; officieusement, j’ai collaboré avec une collègue et nous nous sommes partagé ma tâche d’enseignement. Je savais que je devais faire ma part et aller aider mes collègues du primaire; il ne s’agissait que de quelques semaines après tout, et nous étions tous dans le même bateau. Cependant, de l’autre côté, j’avais un mélange d’émotions : d’une part, j’avais l’impression d’abandonner mes grands et, d’une autre part, les souvenirs de la mauvaise expérience vécue lors de mon année au primaire me faisaient vivre de l’anxiété.

Néanmoins, j’ai fait comme je fais toujours : j’ai foncé tête baissée dans le défi qui se présentait à moi.

Aujourd’hui

Je reviens donc à aujourd’hui. 14 juin 2020. Dimanche soir. Demain, une nouvelle semaine. Mais pas la moindre : demain, commence la dernière semaine en présence élèves de l’année scolaire 2019-2020.

Demain, c’est journée pédagogique dans mon nouveau milieu. Nous en profiterons donc pour accueillir tous les élèves finissants de 6e année de l’école afin de leur faire vivre une fin de primaire digne de ce nom. Album des finissants, photos, arche de ballons et envolée de papillons : tout a été pensé et organisé afin que ces élèves se sentent spéciaux, soutenus et acclamés.

Malgré toutes mes appréhensions, beaucoup de positif est ressorti de mon passage de quelques semaines au primaire. Ma vraie passion, c’est l’enseignement. Si on oublie donc les contraintes sanitaires liées à la Covid-19, comme le lavage des mains en continu ou le rappel incessant de la distanciation, on peut souligner tellement de belles choses dans les dernières semaines.

J’ai pu enseigner à un groupe réduit : j’avais dans ma classe huit élèves, sept seulement dans les trois dernières semaines. Nous militons sans cesse pour la réduction des groupes : quel bonheur alors que d’enseigner à huit élèves ! J’ai eu le temps d’expliquer des notions au tableau, de donner des exemples, de valider la compréhension de chacun. J’ai eu le temps de réexpliquer; j’ai eu le temps de m’asseoir à côté d’un élève (masque bien en place) et de refaire avec lui chacune des étapes pour bien identifier l’endroit précis du blocage. Je n’aurais jamais pu faire cela avec un groupe de vingt-cinq élèves. Il n’y avait pas d’évaluations; quel bonheur alors que d’enseigner aux élèves et de les laisser apprendre pour le plaisir d’apprendre ! Je dois cependant avouer que les débuts furent difficiles. Comme il n’y avait pas d’examens, les élèves ne voyaient pas la pertinence de faire des apprentissages. Ce fut tout un choc pour moi de réaliser que ces enfants étaient ainsi conditionnés. Toutefois, je dois avouer qu’avec tous les examens et les évaluations du ministère, les enseignants aussi sont conditionnés de la sorte : nous mettons davantage l’accent sur ce qui sera évalué que sur ce qui ne le sera pas. Mes nouveaux élèves et moi avons cependant discuté et travaillé ensemble et, bien que cette façon de voir l’apprentissage soit encore présente, elle est ancrée moins profondément en eux.

Ce que j’apprécie le plus dans mon métier, c’est le lien que j’ai la chance de développer avec les élèves. Comme j’ai été envoyée au primaire malgré moi, et comme je n’y allais que pour quelques semaines, j’aurais pu décider ne pas m’engager. Je ne sais pas ce que cela aurait dit sur mon professionnalisme, mais je sais que j’aurais pu naviguer au travers des semaines sans m’impliquer vraiment. Toutefois, cela est tout à fait à l’opposé de moi. Je me suis donc engagée, peut-être même trop. Je me suis mise à la place de ces élèves de sixième année : revenir à l’école après deux mois de congé forcé, pour terminer non seulement leur année scolaire, mais leur primaire, avec une enseignante autre que la leur… Ces élèves avaient le droit à une bonne enseignante, une enseignante qui allait prendre soin d’eux. J’ai probablement fait quelques faux pas, puisque je n’ai pas l’habitude d’enseigner à cette clientèle. Toutefois, je peux dire que j’ai été la meilleure version possible de moi-même dans les conditions. J’ai planifié des cours; j’ai cherché des activités; j’ai trouvé des jeux. J’ai pris le temps de les écouter. Je leur ai parlé du secondaire, j’ai accueilli leurs inquiétudes et leurs interrogations et j’ai trouvé des moyens les rassurer. Nous avons beaucoup parlé, mais nous avons surtout beaucoup ri. J’ai eu des commentaires de parents qui étaient surpris, car leur enfant avait hâte au lundi pour revenir à l’école; des parents qui ont offert le choix à leur enfant de rester à la maison pour une journée de congé et qui se sont vus répondre ‘’non, je veux aller à l’école’’.

Nous avons donc fait des maths; du français; de l’anglais; de l’ÉCR; de l’univers social. Nous avons aussi appris à ouvrir des cadenas; nous avons étudié un horaire du secondaire et feuilleté l’agenda; nous avons visité nos quartiers sur Google Maps; nous avons regardé des photos de voyage et partagé des souvenirs; nous avons pratiqué des danses Tik Tok; nous avons fait des étirements et des workouts. Nous avons parlé fort; nous nous sommes fâchés; nous avons ri; certains ont pleuré…

J’ai trouvé difficile de m’adapter à ma nouvelle tâche au primaire. Ce ne furent pas les plus belles semaines de ma carrière, disons-le. Mais, somme toute, j’ai côtoyé de petits-humains-presque-adolescents qui m’ont fait sourire et rire chaque jour, avec qui j’ai pu partager ma passion en tant qu’enseignante. Et je crois qu’en bout de ligne, nous en sommes ressortis gagnants tous les neufs. Il me reste une dernière semaine avec mes petits préados; je sais que ce ne sera pas facile pour eux sur le plan des émotions. Et, bien que je fasse le décompte des jours avant que cette année scolaire ne se termine, je ferai de mon mieux pour les accompagner jusqu’au bout du chemin de leur année scolaire, en les remerciant de m’avoir fait grandir malgré tout.

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