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Déranger

Image par Ohmydearlife de Pixabay

Alexandra Coutlée

Conseillère pédagogique au primaire et au secondaire, fondatrice d’Espaceprof


J’ai toujours dérangé dans mon milieu de travail. Dans certaines écoles, j’ai dérangé beaucoup, dans d’autres, un peu moins. Dans certaines écoles, j’ai trouvé des alliés, des amis avec qui collaborer, des collègues en or. Dans d’autres milieux, j’ai été très malheureuse et j’ai eu l’impression de ne pas avoir ma place. Je suis une fille passionnée, engagée et quand je me lance, des fois, je m’emporte. Je suis une intense qui peut prendre de la place. Mon directeur de l’an passé disait de moi que j’étais ploguée sur le 220. De leur part, c’était un compliment. Ceux qui m’apprécient me traitent de machine, mais savent que j’ai un côté bien humain. Certains, par contre, ne voient pas l’humain derrière la machine et pensent que leurs commentaires ne me brisent pas le coeur. 

Cette intensité et cette passion m’ont toujours bien servie en enseignement. Être passionnée avec les élèves dans nos projets, c’est toujours aidant. Par contre, elles semblaient déranger certains collègues. J’ai souvent senti le regard désapprobateur de certaines personnes. J’ai déjà même reçu des commentaires du genre “Calme-toi, tu nous fais mal paraître”. J’ai même parfois été victime de ce que je qualifierais aujourd’hui avec du recul d’intimidation de la part de certains collègues, des comportements que je n’aurais jamais toléré dans ma classe. Je me souviens encore d’une réunion où un collègue m’a tiré les cheveux pour me dire de me taire… Oui oui, j’avais dans la trentaine et je me suis fait tirer les cheveux, car j’avais posé une question qui, apparemment, dérangeait… 

Chacune des fois où j’ai dérangé et que les comportements des autres étaient aussi inadéquats que de se faire tirer les cheveux… je n’ai rien fait. Aujourd’hui, avec du recul, je me dis que j’aurais dû réagir, dire haut et fort que ça ne se fait pas… À la place, j’ai appris à me cacher. J’ai appris à ne pas parler trop fort de mes réussites avec mes élèves, question de ne pas me faire juger. Appris à ne pas trop crier haut et fort que j’étais fière du projet motivant que je venais de vivre, car j’allais encore une fois déranger. Je me suis mise à manger dans mon local le midi… toute seule ou à aller manger chez moi. À me trouver un local vide lors des périodes libres, à ne plus m’impliquer dans les comités… Je me concentrais sur mes élèves. Dès que la porte de la classe se fermait, j’étais heureuse et bien… mais je songeais à quitter, car il semblait que je n’étais pas à ma place. 

Je me suis rendu compte, par contre, que ce n’était pas normal que ça dérange autant d’être positif, passionné et engagé lorsqu’on est prof.  J’ai donc trouvé, à travers le temps, des solutions pour naviguer autour de ce sentiment de déranger. Aujourd’hui, ça ne me dérange plus de déranger. J’assume que je n’ai pas à me cacher et que ceux que ça dérange seront soit “brassés” dans le bon sens et avanceront éventuellement avec moi… soit ils n’étaient pas des partenaires avec qui j’aurais voulu travailler de toute façon et je me tiens loin. Par contre, plus personne ne me tirerait la couette aujourd’hui! Je me lèverais haut et fort.

Si on m’avait posé la question: “Quoi faire quand on dérange?” il y a quelques années, je vous aurais dit les solutions suivantes: Passez vos midis seul dans votre local à faire les choses qui vous plaisent, ne parlez pas trop fort de vos projets qui vous motivent, essayez d’en parler en dehors de votre milieu de travail pour chercher du soutien. Par contre, aujourd’hui, mes suggestions sont tout à fait différentes! Parlez-en, de vos réussites et tant pis si vous dérangez! Sortez de votre local et impliquez-vous autant que vous le voulez. Il y a, dans chacune des écoles dans lesquelles j’ai travaillé, même les milieux les plus négatifs ou difficiles, des gens exactement comme vous qui ne cherchent que des alliés! Réseautez le plus possible! Allez sur les réseaux sociaux, partagez vos bons coups, participez à des formations et à des colloques. Vous y découvrirez des tonnes de passionnés comme vous. C’est à force de rayonner dans vos milieux que les choses changent, que les collègues négatifs vous apprivoisent tranquillement et décident, peut-être même, d’embarquer dans le bateau avec vous.

Déranger ce n’est pas typique à l’enseignement. C’est dans tous les milieux de travail. Dès qu’on change les choses, dès qu’on est passionné, dès qu’on innove, parfois ça brasse les gens au point où ils préfèrent renier ce qu’on dit ou ce que l’on fait au lieu de changer eux-mêmes.  En assumant votre vous-même, vous arriverez sûrement à changer votre milieu et si le milieu ne change pas et vous pèse… il est temps de changer de milieu, pas de quitter le monde de l’éducation! 

Lorsqu’on lit des biographies des gens qui ont changé le monde et fait avancer les choses, ils sont rarement des gens seuls qui ont dîné seuls dans leur local avec leurs projets. Pour changer les choses et innover, ils ont dérangé. Et lorsque c’est fait avec respect et bienveillance, on finit par en gagner plusieurs et on se fait des alliés qui nous permettent de nous tenir debout contre ceux qu’on ne gagnera pas facilement.  

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