Gestion de classe,  Jessie Villeneuve,  Pédagogie

Diversité culturelle : Enseigner à accueillir la différence, c’est aussi ça, notre rôle!

Image par Capri23auto de Pixabay

Jessie Villeneuve Espaceprof

Jessie Villeneuve

Enseignante au secondaire


Je n’enseigne pas à Montréal. La pluriethnicité ne fait pas partie de mon quotidien. Pourtant, cette année, j’enseignais pour la première fois dans une école qui est désignée pour accueillir les enfants de familles immigrantes. Ça veut dire que dans ma commission scolaire, si tu es un enfant issu de l’immigration, peu importe ton quartier, tu dois fréquenter cette école afin de recevoir des services en classe de francisation. Bien qu’ils puissent bénéficier de ces services, ces élèves sont également intégrés dans les classes régulières, et ce, de manière de plus en plus fréquente au fur et à mesure que leur compréhension du français s’intensifie. 

On m’a donc annoncé en début d’année que près d’une dizaine d’adolescents provenant des quatre coins de la planète feraient partie de mes élèves. Je l’avoue, j’étais inquiète. De un, donner un cours de français à des francophones qui ont peine, pour certains, à comprendre ce que j’explique sans avoir l’impression que ce que je dis, c’est du chinois, c’est déjà un défi. Alors imaginez donner un cours de français à des jeunes qui ne comprennent pas particulièrement la langue! De deux, comment allaient réagir les autres élèves du groupe? Alors là, je me suis dit que c’était mon rôle de passeur culturel qui devait embarquer à fond les ballons!

Je me suis rappelé un cours d’université (Didactique du français en contextes particuliers) où la chargée de cours avait invité une dame qui parlait l’arabe. Le but était de nous faire sentir comme des élèves qui parlent une langue étrangère dans une école où personne ne comprend ce qu’on dit. À l’époque, bien que j’avais trouvé l’idée ingénieuse, j’avais rapidement été découragée; mon cerveau surchauffait seulement à essayer de comprendre que ce que la dame tentait de nous apprendre, c’était comment dire “Bonjour, je m’appelle untel.” Mais ça m’a fait réaliser combien le quotidien des élèves qui ne parlent pas français dans une école strictement francophone pouvait être difficile. Je trouvais donc important que mes élèves puissent faire le même constat.

Par un heureux hasard, parmi les séries de romans réservées aux élèves de 3e secondaire dans mon école se trouvait le roman “La route de Chlifa” (http://sophielit.ca/critique.php?id=222), un grand classique de la littérature jeunesse. Oui, il a été écrit en 1991, mais il n’a jamais été autant d’actualité qu’en ce moment. C’est l’histoire d’un jeune Libanais qui vient tout juste d’arriver au Québec. Il suscite la curiosité des autres élèves et ses étranges réactions face à certaines situations amènent son entourage à inventer des rumeurs à son sujet. Puis, l’auteure, Michèle Marineau, nous ramène en arrière afin de nous faire comprendre ce que le jeune Karim a vécu dans son pays natal ravagé par la guerre quelques mois auparavant

J’ai lu le roman à voix haute, au complet, à mes élèves. D’une part, ils aiment se faire lire des histoires, et j’aime bien commencer l’année de cette façon afin de leur montrer que la lecture, ça peut être plaisant quand on y met un peu de vie et d’intonation. D’autre part, je crois qu’ils ont apprécié les prises de conscience que ce roman a permis de faire. Chaque cours, je lisais un chapitre. Parfois, les élèves demeuraient complètement silencieux, à assimiler ce qui venait de se passer. Parfois, ils réagissaient fort! Ils s’insurgeaient face aux gestes ou aux paroles de tel ou tel personnage de l’histoire envers le jeune Libanais ou tentaient d’anticiper la suite. Ça a donné lieu à des échanges fort intéressants.

Une fois la lecture du roman terminée, je leur réservais une surprise. Je leur ai annoncé que j’allais devoir m’absenter au prochain cours et leur ai expliqué le travail qu’ils auraient à faire en mon absence question qu’ils tombent dans mon guet-apens. En fait, la “suppléante” qui s’est présentée ce jour-là était une interprète qui travaille au sein de l’organisme de ma région qui accueille et accompagne les familles immigrantes. À son arrivée en classe, elle s’est mise à parler le russe et à la jouer très autoritaire avec son bâton dans les mains et à changer tous les élèves de place. Pour ma part, j’ai attendu quelques minutes de l’autre côté de la porte avec un intervenant de l’organisme afin d’entendre les réactions des élèves. “Kessé qu’a dit?”, “C’est quoi l’affaire?”, “Moé je bouge pas d’icitte!”. La face de mes élèves quand je suis entrée en classe! “C’est quoi? C’t’une joke?”. Eh oui, je voulais qu’ils se sentent dépaysés comme le sont les nouveaux arrivants quand ils intègrent leur nouvelle école et qu’ils ne comprennent rien.

Ensuite, pendant toute la période, l’intervenant leur a parlé de la réalité que vivent ces familles. Il y est allé de toutes sortes d’anecdotes réelles, certaines plus loufoques, d’autres qui viennent nous chercher jusque dans les tripes. 

Souvent, les gens qui acceptent difficilement les différences réagissent ainsi parce qu’ils sont ignorants (attention, ce terme n’est pas utilisé de manière péjorative) de la réalité des autres et qu’ils vivent au quotidien avec des idées préconçues ou celles qui sont véhiculées dans leur entourage, les réseaux sociaux et les médias. Par l’exploitation des thèmes de la différence et de l’immigration, j’espère franchement être parvenue à semer quelques graines dans les esprits de mes élèves, de leur avoir permis de développer davantage leur empathie et d’avoir ouvert leur vision face à la différence. En fait, j’espère simplement avoir rempli mon rôle de prof!

One Comment

  • Sébastien Fontaine

    Bonjour Jessie,
    J’ai été interpelé par le titre de votre article. Je suis enseignant au professionnel et je crois, tout comme vous, qu’enseigner à accueillir la différence est aussi le rôle d’un enseignant.

    À mes débuts dans la profession, j’ai vite réalisé qu’il était de ma responsabilité d’agir en ce sens. Les groupes qui me sont attitrés sont composés en grande partie d’hommes dont la moyenne d’âge est entre 35 et 40 ans. Je n’enseigne pas non plus à Montréal. Toutefois, environ 25 à 40% de mes élèves sont issus de la minorité visible et plusieurs d’entre eux ne sont pas nés au Canada. Ce sont souvent des pères ou des mères de famille.

    Durant mes premiers pas en enseignement, j’ai été témoin de propos que je qualifie de racistes de la part de certains élèves qui discutaient entre eux. Comme je suis quelqu’un qui adore voyager à l’international et qui est ouvert aux autres cultures, d’entendre de tels commentaires me piquait. Je suis tout à fait en accord avec ce que vous mentionnez dans votre texte « Souvent, les gens qui acceptent difficilement les différences réagissent ainsi parce qu’ils sont ignorants (attention, ce terme n’est pas utilisé de manière péjorative) de la réalité des autres et qu’ils vivent au quotidien avec des idées préconçues ou celles qui sont véhiculées dans leur entourage, les réseaux sociaux et les médias ».

    Depuis, en début de formation, je prends quelques minutes en classe pour questionner les élèves qui viennent d’ailleurs sur le mode de vie dans leur pays d’origine, des raisons qui les ont menés à venir s’établir au Québec, des difficultés qu’ils ont rencontrées en arrivant ici, de ce qu’il leur manque le plus, de ce qu’ils affectionnent le plus de leur lieu d’adoption, etc. J’ai remarqué que ceux-ci apprécient beaucoup que l’on s’intéresse à eux. De plus, je crois que leurs réponses contribuent à informer et à conscientiser les autres élèves et à les rendre plus emphatiques. Les propos désobligeants se font désormais très rares.

    J’ai réalisé avec le temps que ces quelques minutes prises en début de formation avaient un impact fort positif sur ma gestion de la classe et que les élèves semblaient beaucoup plus unis entre eux. Enseigner à accueillir la différence, c’est aussi ça, notre rôle. Certainement !

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