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L’année scolaire; ma brioche à la cannelle.


Valérie Harnois

Enseignante au secondaire


Et voilà! Les armes de guerre sont rangées. Je parle bien sûr de mes crayons rouges, bleu clair et roses (vive la diversité) qui sont confortablement dans le fond de ma boîte à l’école. C’est le temps de l’année où je me lève tard (presque 7h45 ce matin!), le moment où mon pilote automatique a une envie folle de dire à tous les jeunes que je rencontre d’enlever leur casquette, la saison où je peux prendre plus de 15 minutes pour dîner et je peux même me permettre un café de moins le matin! Les termes vacances et convalescence sont donc interchangeables dans le cas présent, surtout considérant qu’elles ne sont pas rémunérées, mais qu’on nous verse ce que nous avons accumulé. Mais peu importe! Dans ma cour, personne ne juge le verre de sangria à ma main à 11h58 l’avant-midi! En compagnie de cette sangria, c’est le temps d’un petit post-mortem. Comme je vois mon année scolaire comme une brioche à la cannelle, les premières bouchées étant parfois croustillantes, manquant de goût, trop sucré et très collant, à ce temps-ci de l’année, il ne me reste que le milieu, tout moelleux. Et les doigts collants, cette fatigue qui s’intensifie au fil des mois d’école? Ce n’est pas grave puisqu’à ce moment-ci, j’ai accepté que manger une brioche, c’est collant, mais que le milieu en vaut la peine. Ce milieu de brioche, c’est mon post-mortem que je fais à la fin de l’année. Pas ceux qu’on fait dans la salle de profs, tous exténués par le sprint de fin d’année. Je parle d’un vrai post-mortem des moments qui ont été vraiment significatifs cette année.

180 jours d’école, c’est 90 périodes avec chaque groupe, c’est aussi 169 adolescents vifs et attachants dans toute leur hormonalité.

Les évènements négatifs m’ont gardée éveillée la nuit pendant l’année, je considère donc leur avoir donné assez d’attention. Je ne me suis pas assez attardée en cours d’année aux bons moments, étant trop prise avec le travail de terrain. En compagnie de ma sangria, c’est le temps de repasser les bons moments et cette année, je les partage avec vous.

Je pense à la maman de Noémie que j’ai rassurée en prenant 23 minutes à composer un courriel détaillé. J’aurais pu prendre 2 minutes parce que j’étais en effet pressée. Mais mon petit doigt m’avait dit que celui-ci était important. J’ai donc pris le temps d’expliquer à cette maman que j’étais au fait de la problématique de sa fille, que je serais disponible quand elle irait mieux et qu’elle devait avant tout prendre le temps de guérir parce que sa santé était la priorité. Ces lignes à expliquer comment l’évaluation et la composition du bulletin en seraient modifiées et adaptées ont été un de mes bons coups. Le lendemain, cette élève était souriante et son anxiété avait diminué. Notre relation avait tout à coup pris une tournure plus positive et une fois sa santé revenue, elle performait encore mieux qu’avant, faisant des efforts pour me remettre la pareille.

Je pense aussi à  Emeric, qui ne comprenait rien en anglais et insistait pour que l’anglais lui soit enseigné en français. Son commentaire m’a inspiré un petit aparté lors d’un cours expliquant comment il était possible de comprendre le sens, sans comprendre tous les mots. Ce fut une illumination pour lui et pour d’autres. Cette improvisation en a aidé plus d’un. Je la mets dans ma boîte à outils pour l’an prochain.

Je pense à ma collègue, qui avait souvent la mine basse. Le corridor ou la salle d’enseignants n’étant pas propice au « comment va-tu…pour vrai? ». J’ai donc attendu que la cloche sonne, derrière sa porte de classe, et quand la classe s’est vidée, je lui ai posé la vraie question. Elle a fondu en larmes. Quelques mouchoirs plus tard, nous avons pu discuter de ce qui se passait, de comment les inondations avaient changé sa vie. Bien sûr, je ne pouvais lui apporter que peu d’aide à son vrai problème, mais je lui ai offert une épaule sur laquelle elle pouvait s’appuyer. Un endroit où elle n’avait pas besoin d’être forte.

Et que dire d’Éric? Mon directeur adjoint que j’apprends à connaître. Le processus d’appropriation de ses nouvelles tâches ne lui faisait pas de cadeaux cette année et ça lui demandait beaucoup de temps et d’énergie. Mais en me voyant entrer les mains pleines par ce beau mardi matin froid (bien sûr que c’était froid, c’était à la fin d’avril, vous vous rappelez?), il a mis de côté ses occupations pour m’aider à apporter mes sacs de correction. Il l’a fait sachant que ma classe est à l’autre bout de l’école et qu’il ne serait pas de retour avant 10 autres minutes.

Laurent aussi a été aux petits soins avec moi. Laurent, c’est le concierge du soir. À toutes les semaines, il s’assurait que j’avais assez de papier brun et de nettoyant dans la classe. Et la journée où j’ai oublié de demander aux élèves de monter leurs chaises, il a lavé tous les bureaux. Le lendemain, alors que je voulais m’excuser de l’oubli, il a débuté sa phrase avant la mienne et m’a demandé si le ménage était à mon goût.

Caroline aussi a pris le temps de venir me voir. Quand elle a changé sa planification pour inclure un nouveau projet avec ses élèves, elle est venue me voir. Elle m’a présenté son projet et m’a demandé si j’en faisais un similaire avec mes élèves. Puisqu’elle enseigne à un niveau inférieur au mien, elle ne voulait pas empiéter sur mes projets.  

Il y a aussi Cécile. Je lui ai enseigné il y a plusieurs années et elle m’a envoyé un petit message par les réseaux sociaux. Elle a pris le temps, dans sa vie occupée de jeune femme de 23 ans, de me dire que j’ai été un pilier pour elle pendant ses années difficiles (wow). En plus, elle m’a dit que je l’ai inspirée et qu’elle avaitp enfin décidé qu’elle deviendrait enseignante (re-wow). Et la cerise sur le sundae? Elle veut faire un stage avec moi (re-re-wow).

Mohammed, lors des derniers jours de classe, est venu me demander si j’avais changé d’idée. Il voulait savoir si j’enseignerais à son niveau l’an prochain parce qu’il avait vraiment aimé notre année ensemble. Il m’a dit qu’il avait appris plus que de l’anglais, mais aussi des choses utiles dans la vraie vie. Même si je lui ai répondu par la négative, son commentaire est resté.

Évidemment, je ne regarde pas les mauvais moments, je leur ai assez accordé de temps au courant de l’année, ils ont été discutés et réglés, et à la fin de l’année, ce ne sont pas ces moments qui devraient rester avec moi; ce sont les bons. À la fin de l’année, ce qu’il doit rester, c’est le centre de la brioche.

Ce sont ces évènements mémorables qui me confirment, année après année, que j’ai choisi la bonne profession. Non, je n’enseigne pas dans une école privée et je ne soudoie ni mes élèves ni mes collègues avec des chocolats fins. Je pense que les difficultés font partie de la vie à gérer au quotidien et que les bons moments sont les gâteries qui rendent le brocoli moins fade. Les bons moments sont cette brioche que nous mangeons en dernier afin que ce soit ce goût qui nous reste dans la bouche jusqu’au prochain repas. Je vous invite donc à faire comme moi et à prendre simplement le temps de vous remémorer ces moments qui font que l’école est un milieu de travail parsemé de joie, de réussite et de bons coups. Cette école que j’aime me rappelle que l’humanité est belle si on sait où regarder.

En finissant cette année scolaire enveloppée d’un ruban rose, je sais que je peux apprécier ma sangria sans culpabilité, faire le plein d’énergie et qu’en août, j’aurai hâte de retrouver ces humains que j’aime côtoyer pour une nouvelle brioche à la cannelle.

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