Enseignement positif,  Motivation,  Reconnaissance

L’impact d’un-e enseignant-e


Alexandra Coutlée

Conseillère pédagogique au primaire et au secondaire, fondatrice d’Espaceprof


Chaque année, des dizaines, voire des centaines d’élèves peuvent passer dans nos classes. Parfois, on a de leurs nouvelles, on reçoit un petit mot gentil qui nous parle de l’impact qu’on a eu dans leur vie. Parfois, c’est à leur collation des grades ou à leur bal de finissants qu’ils nous partagent que le petit moment que nous avions passé à essuyer leurs larmes lors d’une rupture amoureuse ou le moment où nous avons écouté les problématiques qu’ils vivent à la maison les ont beaucoup aidés et qu’ils nous remercient. La majorité du temps, par contre, on ne sait pas vraiment officiellement si on a eu un impact.  On voit, bien sûr, l’impact qu’on a eu lors des résultats scolaires des examens ministériels, mais ce n’est pas un impact si clair. Mais être enseignant, tout le monde le sait (du moins je l’espère), c’est bien plus que de transmettre des notions d’anglais, de français, de mathématiques, de science ou encore d’arts. Et on a tous un ou une enseignante qui nous a marqué.

L’enseignante qui a eu le plus d’impact sur moi, je l’ai rencontrée en 2e secondaire. J’avais fait ma 1re secondaire dans une toute petite école, quelque part dans un champ. Nous étions une centaine d’élèves de première secondaire à cette école. En 2e secondaire, je devais donc changer d’école et ma mère avait choisi l’école la plus proche de la maison. C’était une école anglophone. Moi qui ne savais que très peu de mots en anglais (yes no toaster et peut-être un ou deux autres)… L’idée d’aller à l’école complètement en anglais me faisait très peur.  L’école anglophone que j’allais fréquenter avait ouvert, probablement afin de remplir son école, de petits groupes d’élèves francophones qui se verraient offrir une éducation en français, dans les classes avec leurs enseignants, mais fréquenteraient la grosse école anglophone pour le reste des activités. Ce qui voulait dire 800 élèves anglophones à l’heure du dîner, aux pauses et aux activités parascolaires. Quelle belle occasion d’apprendre une 2e langue…selon ma mère. Du haut de mes 13 ans et demi, moi, j’étais un peu moins d’accord.

Un début d’année difficile

Lors de ma 1re journée d’école, je suis donc arrivée avec mes cartables et mes vêtements tout neufs à ma nouvelle école. On m’a remis un horaire et j’ai dû  me rendre à mon premier cours. Je me suis donc approchée de deux jeunes filles, qui me semblaient sympathiques, et je leur ai demandé de m’aider. En français, bien sûr, car je ne parlais pas anglais. Les deux jeunes filles se sont esclaffées et ne m’ont pas aidée. Un peu bouleversée, j’ai ravalé quelques larmes et c’est là que Sylvie a fait son entrée. Elle m’a accueillie, m’a dirigée vers mon premier cours et nous avons discuté.  C’est à ce moment que j’ai découvert qu’elle serait mon enseignante d’anglais langue seconde.  

Notre petit groupe de 2e secondaire avec Sylvie Altarac

Sylvie, c’est Sylvie Altarac. C’est elle et son cours d’anglais langue seconde qui m’ont marquée le plus dans mon parcours et c’est elle qui a fait que j’avais envie de devenir une enseignante moi aussi. Je dois avouer que je ne me souviens plus comment elle a enseigné les temps de verbes. Je ne me souviens plus non plus des sujets des productions écrites qu’elle nous a assignés. Le souvenir est très clair pour moi, par contre, du sentiment de bien-être que j’avais dans sa classe. Je me souviens de m’y être amusée, sentie à l’aise de prendre des risques, de donner mon opinion. Je me souviens aussi de nombreux dîners qu’elle a passés à gérer des conflits, à nous écouter, à jaser avec nous. Je me souviens qu’elle a pris le temps, qu’on pouvait lui faire confiance. En 2e secondaire, il nous arrive tout un paquet de petits (et parfois des gros) drames de vie qui, à cet âge, sont énormes, et jamais je n’ai senti qu’elle ne les prenait pas au sérieux… même quand elle devait bien savoir qu’on ne se souviendrait plus du tout de cette peine d’amour dans quelques années.

C’est aussi grâce à Sylvie que je suis devenue, plus spécifiquement,  enseignante d’anglais. À mon arrivée dans la classe de Sylvie, mon anglais se résumait à très peu de mots. Dans ses cours, je me suis ouverte aux autres,  j’ai appris…beaucoup. Je suis sortie de ma coquille et mon anglais a progressé. Se sentir à l’aise dans une classe aide à se risquer et donc, à apprendre. Vers la fin de l’année, Sylvie a abordé deux étudiantes dans sa classe… dont moi. Elle voyait en nous le potentiel d’aller plus loin que ce qu’elle faisait en classe. Elle a rencontré la direction et demandé à ce que nous puissions passer les examens ministériels de 3e, 4e et 5e secondaire d’un seul coup. Nous avons donc été exemptées des cours d’anglais langue seconde pour les trois années suivantes. Nous avons échangé ces cours pour un cours d’anglais langue maternelle. L’année suivante, je n’ai donc pas pu être encore dans la classe de Sylvie… même si sa porte était toujours ouverte et que j’y suis allée à maintes reprises.  Si Sylvie ne m’avait pas poussée, je ne pense pas que je serais rendu là… J’aurais probablement choisi l’enseignement quand même puisqu’elle m’avait influencée à vouloir faire vivre aux élèves ce même sentiment de bien-être en classe… mais peut-être pas en anglais!

Je n’étais pas la seule…

Plusieurs années plus tard, j’ai eu la chance de superviser de futurs enseignants d’anglais langue seconde. Je suis donc arrivée, par une belle journée ensoleillée, dans une belle école près de chez moi et y ai rencontré Patrick. Patrick en était à son dernier stage en enseignement. Après mes deux visites et mes évaluations, il serait donc mon collègue l’année suivante. J’aime beaucoup, quand je rencontre de nouveaux enseignants, leur demander ce qui les a motivés à devenir enseignant. Je trouve que c’est très important, car quand on est entré dans la profession pour les bonnes raisons, on y reste aussi pour les bonnes raisons. Patrick a commencé son récit de motivation d’enseignant en me parlant d’une enseignante de français langue seconde dans son école. Le français, pour lui, représentait un défi ,mais son enseignante refusait de le voir échouer. Elle a donc passé des heures de dîner et des heures après l’école à l’aider à réviser, En posant un peu plus de questions, nous nous sommes rendu compte que nous étions allés à la même école secondaire. En posant encore plus de questions, nous nous sommes rendu compte que l’enseignante qui nous avait motivés à devenir enseignant était la même personne!  Sylvie Altarac avait donc influencé deux personnes à devenir enseignant. Nous avions le même constat : la façon qu’elle avait d’approcher les élèves, de les faire sentir importants, écoutés et valorisés avait eu un impact profond sur notre désir d’être enseignant. Elle avait cru en nous et nous avait encouragés à donner le meilleur de nous-mêmes. 

Nous ne savons pas toujours quel impact nous avons. Sylvie a eu un impact sur au moins deux personnes, bien qu’il doive y en avoir bien d’autres. Si l’élève que nous influençons devient enseignant… ça fait des centaines d’élèves de plus sur lesquels nous avons un impact chaque année. Chaque petit geste qu’un enseignant fait compte. Notre métier d’enseignant a une énorme influence… parfois on oublie. Il est bon de se le rappeler. Merci Madame Altarac. 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *