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Quand une confidence d’élève devient une dénonciation


Valérie Harnois

Enseignante au secondaire


Les trucs et conseils présentés dans le présent billet sont issus des recommandations de la Direction de la Protection de la Jeunesse, de l’Institut Nationale de Santé Publique du Québec, L’Institut de Recherche Robert-Sauvé en Santé et Sécurité du Travail et de l’Ordre des Psychologues du Québec. Je les ai adaptés à la réalité enseignante avec mes connaissances et expériences en enseignement et criminologie. Ces conseils et trucs visent à vous outiller dans les interventions avec les élèves. Ils ne remplacent pas des conseils juridiques ou des services professionnels dont vous ou vos élèves pouvez avoir besoin.


Les confidences : un cheveu sur la soupe

Les élèves nous font souvent des confidences. Nous ne pouvons que nous réjouir de cette confiance qui nous démontre l’étendue de la bonne relation que nous avons avec l’élève. Dans la tâche enseignante, sous la rubrique appelée « … et toutes autres tâches connexes, » nous portons parfois le chapeau de confident à différents degrés. Ces élèves voient en nous un guide et une ressource humaine précieuse. Quant à moi, une confidence est un des meilleurs compliments professionnels que je peux recevoir, à égalité avec une amélioration des notes phénoménales. 

Souvent, les confidences vont avoir un lien avec les sujets traités en classe ou même des sujets d’actualité. Certaines confidences sont de nature anodine et sans conséquences; nous sommes tous préparés et savons comment bien réagir à une confidence du type « J’ai embrassé Fred! ». Mais suivant l’implantation du cours de sexualité dans nos écoles, nous sommes rarement préparés à des confidences du type « Mon beau-père est venu me rejoindre au lit hier. » C’est donc à la jonction de l’enseignement et de la criminologie (la victimologie, pour être plus exacte) que j’adresse cette situation et vous offre un petit guide sur « comment réagir quand un élève dénonce une agression vécue ou dont il a été témoin »?

Le présent texte ne prétend pas vous former en tant qu’intervenants en victimologie. Il se veut un accompagnement afin de vous faciliter la vie lors de ces évènements. Vous saurez comment aider, quelles sont les erreurs à éviter et comment vous occuper de vous après la discussion. Le but est d’assurer un meilleur accompagnement des élèves tout en évitant l’incertitude de votre part ou même la culpabilité ou les sentiments négatifs qui peuvent suivre. Les dénonciations sont des moments professionnels parfois difficiles à vivre et certaines attitudes et actions peuvent vous rendre la vie plus facile. Les voilà.

Les comportements aidants

Tout d’abord, si l’élève vous parle, c’est qu’il vous fait confiance. C’est aussi qu’il veut se confier. Cette première étape pour la victime est charnière et aura un impact tout au long de son processus de guérison. Encore faut-il savoir identifier le type de confidence. Alors, lors d’une discussion avec un élève, quand vous voyez que vous avez affaire à une situation délicate, c’est à ce moment-là qu’il faut prendre quelques précautions au niveau de la confidentialité. Les contextes de classe ne sont pas toujours propices à des discussions confidentielles. Il faudra trouver un moyen de discuter avec l’élève, loin de grandes oreilles. À cet effet, il est possible d’aller dans le corridor pour le faire, de lui demander de rester après le cours ou même de demander à l’élève d’écrire les évènements dont vous discuterez dans quelques minutes, quand le moment s’y prêtera.

Il faut aussi démontrer votre support. L’étape de dénonciation est difficile pour la victime. De plus, elle vous a choisi parce qu’elle a confiance en vous. Il n’en revient pas à vous de décider de la culpabilité de l’agresseur ou même de la crédibilité de la situation. C’est au système judiciaire de le faire. Votre tâche est plus simple que celle de décider, mais elle est tout autant, sinon plus, importante. Il faut démontrer à l’élève que vous le croyez. C’est aussi une bonne idée de féliciter l’élève du courage qu’il démontre à en discuter. C’est une étape très anxiogène et la reconnaissance de cet effort ne peut qu’être aidante. Dans certains cas, il est aussi nécessaire d’expliquer à l’élève que ce n’est pas sa faute. La seule personne responsable de l’agression est l’agresseur. Ce sont donc trois éléments de réponse que vous pouvez donner à votre élève et qui sont certains d’aider : « Je te crois », « Bravo pour ton courage » et « Ce n’est pas ta faute ». 

Les comportements nuisibles

Lors de cette discussion, il y a aussi des interventions à éviter. Il faut éviter de questionner de façon spécifique. Gardez en tête que chaque question posée fait revivre l’événement négatif à l’élève et peut aussi teinter le témoignage éventuel de la victime, ce qui peut nuire à d’éventuelles poursuites judiciaires. Les questions pertinentes à poser sont celles qui identifient l’évènement et le danger imminent. Par exemple « Qu’est-ce qui s’est passé? ». Cette question n’est pas suggestive et vous aidera à déterminer l’urgence de la situation. Aussi, la question « Qui a fait ça? » aidera à déterminer l’agresseur, en évitant de nommer des personnes ou des actions. De cette façon, vous démontrez votre support en croyant et écoutant l’élève et non en misant sur votre intérêt pour les détails de l’événement.

Il faut éviter aussi de toucher ou d’entrer dans la bulle de l’élève. Quand il vous raconte ces évènements, il revit des moments difficiles où les contacts physiques n’ont pas été agréables. Bien qu’on ait souvent envie de les rassurer et réconforter physiquement, ça peut être mal interprété.

La référence à aux professionnels

Ensuite, en tant que personne de confiance, vous devez diriger l’élève vers un autre intervenant. Vous êtes la personne la mieux placée pour savoir qui sont les intervenants disponibles dans l’école afin de prendre en charge l’élève. Pour être efficace, la référence a trois éléments clés. Elle doit être faite d’un commun accord (l’élève doit être d’accord), l’intervenant doit aussi être averti que l’élève lui a été référé, et il est préférable de justifier la référence. Un élève peut se sentir trahi parce que vous voulez l’envoyer voir quelqu’un d’autre. Si vous prenez le temps de lui dire que vous ne l’abandonnez pas, mais vous n’avez pas les compétences pour faire le suivi nécessaire, vous lui démontrez que le nouvel intervenant est un ajout et non un retrait. Vous restez donc disponible et présent pour lui. Cette référence est donc une aide qui s’ajoute à la vôtre et ne la remplace pas.

La Loi sur la protection de la jeunesse (P-34) nous rappelle qu’en tant qu’enseignants, nous avons l’obligation légale de dénoncer à la DPJ toute situation visée par cette loi, entre autres, les situations compromettant la sécurité ou le développement de l’enfant. Il faudra donc faire un signalement à cet effet. À vous de décider si vous gardez cette étape confidentielle puisque la DPJ a une obligation de confidentialité à l’égard de la personne qui fait un signalement. Si vous ne le dites pas, personne ne saura que c’est vous qui a appelé.

Résumé

  • On écoute
  • On croit
  • On supporte
  • On déresponsabilise
  • On ne questionne pas
  • On respecte l’espace personnel
  • On réfère
  • On dénonce

Et vous? Comment gérer ces sentiments?

Mais vous là-dedans? Comment fait-on pour enchaîner la prochaine leçon de grammaire après une telle discussion? Les enseignants, même les modèles de base, sont affublés d’une très (trop?) grande empathie. Il est donc pratiquement impossible de rester indifférent à de telles confidences. Ces confidences peuvent animer des sentiments négatifs chez vous tels que de la colère, un sentiment d’injustice, de la tristesse ou même raviver de mauvais souvenirs, et c’est normal.

La première chose à faire, et si possible avant de recevoir les confidences, est de bien définir son rôle dans une telle situation. Tout comme le progrès académique, votre rôle est de prendre l’élève où il est et de le faire cheminer. Votre intervention s’inscrit dans le même type de cheminement qui en est un d’accompagnement et de solution. Rien ne peut être fait pour changer ce qui s’est passé et vous n’en êtes aucunement responsables. Bien que nous nous investissions tous personnellement dans nos relations avec les élèves, elles demeurent des relations et tâches professionnelles.  Ces événements font partie de notre sphère professionnelle et pour nous protéger, il est important de remettre ces événements à leur place, qui est dans notre travail et pas dans notre vie personnelle. En tant qu’aidant, vous accompagnez l’élève vers des solutions et l’aidez dans sa période de guérison. Votre rôle professionnel est de contribuer à des jours meilleurs. 

Mais la leçon de grammaire? La réalité fait que la cloche sonne et d’autres élèves entrent dans la classe et le cours a lieu comme prévu. Comment continuer? À cette question, je vous réponds que de se garder occupé est un mécanisme de protection reconnu et efficace. Oui, c’est une bonne chose de mettre cette histoire de côté dans sa tête et de penser à vos autres tâches professionnelles.

Mais il faut aussi en parler. Si la situation vous trouble, il ne faut pas garder ça pour soi. Que ce soit avec des collègues, des amis, de la famille et toute personne de confiance, il faut ventiler. 

Et si vous preniez soin de vous-même comme vous prenez soins des autres?

Il est cependant possible que ces moyens ne suffisent pas. Si vous sentez de la détresse ou si vous voyez que vos comportements ou habitudes sont modifiés (éviter certains lieux, hypervigilance, évitez certains sujets, difficulté à dormir, penser souvent à des événements négatifs, être moins productifs…), il faut demander de l’aide. C’est que l’évènement (ou une série d’évènements) vous a affectés. Le programme d’aide aux employés peut être un bon point de départ qui vous aidera à gérer les événements et vous aiguillera au besoin. Rappelez-vous, ce n’est pas quelque chose qu’on glisse sous le tapis en espérant que ça disparaisse. Et je termine sur cette réflexion, si vous aviez à conseiller quelqu’un qui vit ce type de situation, vous lui conseillerez quoi? Conseilleriez-vous ce rendez-vous?  Prenez donc soin de vous-même comme vous prenez soins des autres, vous le méritez amplement.

Plus d’information sur le traumatisme vicariant et la fatigue de compassion https://www.ordrepsy.qc.ca/documents/26707/63191/Psychologie+Québec+-+mai+2013/0329fa1d-aa02-45a9-ae52-6ef0df692a68

Plus d’information sur l’obligation de signalement à la DPJ à https://www.quebec.ca/famille-et-soutien-aux-personnes/aide-et-soutien/faire-un-signalement-au-dpj/obligation-de-signaler/ 

Plus d’information sur l’intervention auprès des victimes https://www.inspq.qc.ca/agression-sexuelle/ressources/victimes 

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