Alexandra Coutlée,  Espaceprof,  Motivation,  Reconnaissance,  Santé mentale,  Santé Physique

Lettre ouverte au ministre de l’éducation

Monsieur le ministre de l’Éducation,

Je me présente brièvement. Je suis enseignante depuis une quinzaine d’années maintenant et j’adore mon métier. Par contre, je dois vous avouer que je suis essoufflée… et à certains moments, épuisée. Étant une personne positive et en mode solution, j’ai démarré Espaceprof afin de trouver, avec l’aide de mes collègues enseignants, des solutions dans le but de cesser d’être en mode survie et plutôt de mieux vivre ma profession. J’essaie donc de trouver des moyens d’aider mes collègues à persister et à s’épanouir en enseignement… tout en m’aidant moi-même.

Je suis très heureuse de voir les mesures que le gouvernement veut mettre en place pour attirer de nouveaux enseignants. Nous avons bien besoin de relève et de meilleures conditions salariales aideront sûrement les nouveaux enseignants qui quittent beaucoup trop notre belle profession. Nos enseignants en place ont aussi besoin de soutien, d’aide et de reconnaissance. À quoi bon attirer de nouveaux candidats si ceux-ci passent leur année devant un collègue avec plus d’expérience, mais éteint, brûlé ou encore… en congé de maladie ! Les enseignants en place doivent aussi être soutenus afin d’être des modèles inspirants et de solides mentors pour ces enseignants débutants afin de leur donner envie de rester et de demeurer passionnés pour au moins 35 ans de service !

J’ai d’abord demandé à mes collègues quelles étaient les raisons qui les motivaient à rester en enseignement. Vous ne serez certainement pas surpris de savoir que tous ont mentionné leurs élèves. Que ce soit l’étoile dans les yeux d’un élève lorsqu’il a compris un concept, leur sourire au quotidien, un débat passionnant avec un groupe d’adolescents qui développent leur personnalité, tous les enseignants qui ont répondu à mon petit sondage rapide me disent la même chose : ils sont là pour les élèves. C’est, jour après jour, ce qui les motive à continuer, même lors de journées plus difficiles. On me mentionne aussi la passion pour la matière, pour le passage de connaissances et de compétences. On me parle de passion pour la création d’activités et de matériel pédagogique et aussi beaucoup du sentiment de faire une différence. Nous avons des enseignants en or au Québec, des enseignants motivés, passionnés, aimants, créatifs… je le vois tous les jours dans mon milieu de travail, dans ma commission scolaire, sur les réseaux sociaux, dans les différents colloques et formations… Ces enseignants ne se voient pas faire autre chose… et pourtant…

Depuis quelques années je sens un épuisement. Les enseignants qui m’entourent et m’inspirent tiennent des discours moins roses. Ils ont encore à cœur leurs élèves, mais… ils se demandent comment ils feront pour tenir le coup. D’autres partent en congé de maladie… épuisés et ne sachant trop comment s’en sortir. Quelle tristesse que de lire les commentaires d’une enseignante passionnée qui me parle de toutes les raisons pour lesquelles elle reste, mais me confie : « Ces raisons ne tiennent présentement qu’à un fil… je pense quitter dans la ou les prochaines années. J’ai la gorge serrée juste à l’écrire ». Ma gorge se serre à y penser moi aussi, Monsieur Roberge. Vous imaginez la perte pour nos enfants ? Des enseignants passionnés, travaillants, qui font la différence avec nos enfants, mais qui vont peut-être nous quitter ou ne sont pas avec nos élèves présentement, car ils sont à bout de souffle. Quelle tristesse !

Les enseignants que j’ai sondés me disent que ce qui est difficile, ce sont plein de petites choses qui, mises ensemble, forment un quotidien difficile. Des comportements difficiles d’élèves et de groupes complets. Des élèves en réaction (et qui souffrent) et peu de services auxquels les référer. Des directions d’école qui travaillent très fort, mais sont peu présentes dû à beaucoup (beaucoup trop) de bureaucratie. Des directions qui changent régulièrement et donc des directions qui doivent s’approprier rapidement des milieux et ne peuvent continuer certaines initiatives mises en place ou même en voir les résultats. Des parents en crise et en réaction… eux aussi souffrent quand leur enfant souffre… et ces parents dirigent toute cette émotion sur les enseignants qui font déjà tout ce qu’ils peuvent. Mais la lourdeur qui rend la tâche difficile, elle est là : l’impuissance. L’impuissance de ne pouvoir réellement aider l’élève qui a été placé dans notre classe malgré une note de 36 % en maths l’an dernier et vit des frustrations qu’il exprime de toutes sortes de façons. Gérer des classes ou des élèves qui ont besoin de soutien psychologique urgent, mais ne peuvent être référés qu’à l’extérieur, car la seule psychologue de l’école ne peut voir qu’un seul élève cette année en 3e secondaire. Devoir trouver des coquilles pour Thomas qui a un syndrome d’Asperger et pour qui il est impossible de travailler dans sa classe de 32 élèves… et payer ces coquilles de nos poches, car soit il manque de budget, soit la bureaucratie rend l’achat tellement complexe et long que c’est plus facile d’en acheter nous-même.

Le même message revient : un énorme manque de services, trop d’élèves par classe et ce sentiment d’impuissance de ne pouvoir offrir une éducation de qualité à tous. Je termine parfois mes cours, Monsieur Roberge, en voulant m’excuser à mes élèves. J’aurais envie d’aller les voir, les larmes aux yeux et m’excuser de n’avoir pu m’asseoir seule avec Sabrina afin de la pousser à aller encore plus loin, car elle est douée et s’ennuie en classe, ou encore m’asseoir avec Tommy pour lui lire les instructions une à une et prendre le temps qu’il vive une réussite, m’excuser auprès d’Élodie que je ne peux référer à aucun service même si je vois que sa problématique va au-delà de mes compétences… et pourtant, je fais tout ce que je peux pour aider mes élèves.

Je comprends donc que le manque de reconnaissance que nous recevons des parents et de la société en général vient de cette situation. Il est vrai que dans ces conditions, nous n’offrons pas le meilleur à nos enfants. Attention, je ne dis pas que les enseignants n’offrent pas le meilleur qu’ils ont à offrir. L’enseignant épuisé l’est, car il a justement offert TOUT ce qu’il avait et continue à le faire, au détriment de sa propre santé mentale et physique. Mais aux yeux de la population, nous sommes les intervenants de première ligne, ceux qui représentent ce que l’enfant de chaque parent est en droit de recevoir… Alors le manque de reconnaissance est présent… et démotivant pour les enseignants. Nous portons la responsabilité de quelque chose que nous n’avons pas choisi…

Mais nous sommes là, Monsieur Roberge, encore convaincus que nous faisons le meilleur métier du monde, que nous pouvons faire une différence. Je vous lance donc un appel à l’aide.

Tous les vendredis, sur notre page Facebook, nous avons « La tape dans le dos du vendredi ». Nous profitons de ce moment pour reconnaitre le bon travail de nos collègues. Nous aurions tous besoin d’une tape dans le dos de notre ministre de l’Éducation. Vous avez annoncé plus de spécialistes, plus de services. Nous attendons cette aide avec grande impatience. Vous avez également annoncé des classes spécialisées et nous en aurons grandement besoin. En attendant que toutes ces mesures soient présentes, puis-je vous demander de nous aider à prendre soin de nous ? Nos programmes d’aide aux employés ne nous donnent souvent que trois petites rencontres avec un psychologue. Quand un enseignant vit une situation de crise dans sa classe, cette aide lui serait d’une grande aide… mais trois séances, c’est bien trop peu… Nous avons besoin de programmes de mentorat entre nous également et non pas seulement pour les enseignants de moins de cinq ans. Même à 15 ans d’expérience, j’aimerais bénéficier de mentorat lors de situations difficiles en classe. Et pour ça, nous avons besoin de temps. De temps pour s’entraider, réfléchir, s’inspirer, collaborer et être en mode solution.

Inspirez nos directions à avoir de la vision, du leadership et surtout, offrez-leur une stabilité dans leur école afin qu’ils puissent nous appuyer. Aidez aussi nos collègues travailleurs en éducation spécialisée, spécialistes, psychologues et tous ceux qui offrent des services à nos élèves avec de meilleurs salaires, de meilleures conditions de travail, ils sont si précieux dans nos écoles ! Il faut aussi attirer des candidats dans ces services essentiels !

Et venez nous voir ! Faites-nous une visite surprise et venez discuter avec nous le temps d’un dîner dans la salle des enseignants ! Vous y découvrirez des enseignants motivés, passionnés et surtout avec plein d’idées et de solutions. Ah, et j’allais oublier… ne nous oubliez pas lors des prochaines négociations de convention collective aussi… nous, les profs de plus de cinq ans d’expérience qui restent et veulent rester ! Une tape dans le dos, ça ferait du bien !

J’espère que cette humble lettre se rendra jusqu’à vous. Sachez qu’il me fera plaisir de vous accueillir sur Espaceprof, étant vous-même un ancien enseignant, afin que vous puissiez voir la force et la beauté de votre équipe d’enseignants ! Nous comptons sur vous ! Qui sait, la prochaine tape dans le dos du vendredi vous mentionnera peut-être ?

Respectueusement,

Alexandra Coutlée, enseignante et fondatrice d’Espaceprof

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *